16

 

Quand les chasseurs les avaient attaqués, Sabin avait d’abord eu l’intention d’en garder un vivant, pour l’emmener au château et le faire parler – en le torturant si nécessaire. Mais dès que Gwen avait reçu la première balle, cette bonne résolution s’était envolée. À la deuxième, une rage sans nom l’avait submergé, et il s’était jeté sur leurs assaillants pour les égorger comme du bétail, les uns après les autres.

Il avait ensuite ramené Gwen au château, tandis que Lucien transportait Maddox et Strider sur les lieux du combat pour nettoyer la chaussée. Puis il avait envoyé Gideon et Cameo vérifier que d’autres chasseurs ne rôdaient pas en ville. Ils n’en avaient pas trouvé. Mais cela ne signifiait pas qu’il n’y en avait pas.

Deux jours s’étaient déjà écoulés depuis l’attaque surprise au cours de laquelle il avait failli perdre Gwen. Il avait réussi à extraire ses balles, mais elle n’avait repris conscience qu’à deux reprises et elle était toujours très faible. Il avait plusieurs fois songé à la transporter à l’hôpital pour la confier à ceux que les mortels appelaient médecins, mais il avait finalement choisi de la garder près de lui. Gwen était une harpie. La médecine des humains risquait de lui faire plus de mal que de bien.

Mais pourquoi mettait-elle tant de temps à guérir ? Anya, qui connaissait bien les harpies, assurait qu’elles cicatrisaient aussi vite que les Seigneurs de l’Ombre. Pourtant, les trous laissés par les balles étaient toujours béants, rouges et boursouflés.

Danika et Ashlyn s’étaient affolées en découvrant l’état de Gwen. Elles avaient proposé de la placer dans la Cage de force pour lui ordonner de guérir. Plein d’espoir, Sabin avait accepté. Mais le séjour dans la cage n’avait rien changé. Ils croyaient tout savoir de cette cage, mais ils avaient encore beaucoup à en apprendre, manifestement. On ne pouvait pas lui demander n’importe quoi.

Après l’échec de cette tentative, Sabin avait invoqué Cronos, mais le roi des dieux n’avait pas daigné lui répondre. Les dieux se manifestaient uniquement lorsqu’ils avaient quelque chose à exiger pour eux-mêmes. Sabin les haïssait.

Il ne lui restait plus, à présent, qu’à prier pour que les sœurs de Gwen arrivent au plus vite. Elles sauraient sûrement quoi faire pour la sauver – il espérait simplement qu’elles ne massacreraient pas tout le monde avant. Il avait trouvé le numéro de Bianka sur le téléphone de Gwen et l’avait appelée, pour la presser d’arriver. Il avait été plutôt mal accueilli. Elle s’était mise à hurler en ne reconnaissant pas la voix de Gwen et avait exigé de lui parler. Quand il lui avait répondu qu’elle était inconsciente, elle avait menacé de le castrer.

Ce début augurait mal de leurs relations à venir…

— Tu n’as besoin de rien ? fit une voix depuis le seuil de la porte.

Sabin sursauta. D’ordinaire, il entendait approcher une araignée, mais récemment, ses facultés semblaient s’être émoussées. Dire que des chasseurs avaient réussi à lui tendre une embuscade…

— Sabin ? insista la voix.

— Oui, répondit-il.

Il était allongé près de Gwen. Au moins, elle avait cessé de gémir de douleur. « Je n’ai pas su la protéger…» Il était dévoré de culpabilité.

— C’est normal, tu es coupable.

Crainte ne cessait de le harceler. Il ne lui laissait pas un moment de répit.

— Sabin…

Sabin serra les poings et se tourna vers Kane qui attendait toujours sur le seuil, longue silhouette sombre aux cheveux noirs et aux yeux bleus. Il avait du blanc sur la joue. Probablement du plâtre. Les plafonds s’effritaient sur le passage du gardien du Désastre.

— Ça va ?

— Non, répondit Sabin.

Après l’embuscade des chasseurs, il avait reporté la réunion pour s’occuper de Gwen. Elle se tenait en ce moment même et il aurait dû y assister. De cela aussi, il se sentait coupable. Sa place était auprès de ses compagnons. Son devoir était de les rejoindre, d’arpenter avec eux les rues de Budapest à la recherche des chasseurs. Mais il ne pouvait se résoudre à quitter cette chambre. Dès qu’il détournait ses yeux de Gwen, dès qu’il cessait de surveiller sa poitrine qui montait et s’abaissait en rythme, son cerveau ne fonctionnait plus. Il n’était même plus capable de contrôler Crainte, qui en profitait pour se déchaîner.

Mais que lui arrivait-il ? Gwen n’était qu’une gamine. Une gamine qu’il gardait près de lui dans l’intention de l’utiliser. Une gamine qui était destinée à mourir un jour en combattant les chasseurs. Il la connaissait à peine.

Il tenta de se rassurer en se disant qu’il ne la protégeait que pour mieux s’assurer sa collaboration. Quand il l’aurait entraînée, elle deviendrait une véritable machine à tuer et personne ne pourrait l’arrêter. Ses pouvoirs la rendaient précieuse. En restant près d’elle, il œuvrait pour la bonne cause. Pour sa cause.

— Comment va-t-elle ? demanda une voix de femme.

Sabin battit des paupières et fit un effort pour revenir au présent. Il rêvassait beaucoup, en ce moment, et cela aussi, c’était nouveau. Ashlyn et Danika étaient là. Elles ne cessaient de passer leur tête à la porte, et il avait perdu le compte de leurs visites.

— Toujours pareil, soupira-t-il.

Mais pourquoi ses cicatrices ne se refermaient-elles pas ?

— Comment se passe la réunion ?

Kane haussa les épaules et son geste dut offenser une des lampes qui se mit à lancer des étincelles, puis explosa. Les deux femmes poussèrent un petit cri effrayé et firent un bond de côté. Kane demeura impassible.

— Tout le monde est tombé d’accord sur le fait que Baden ne pouvait pas être en vie. Nous avons tenu sa tête dans nos mains et nous l’avons ensuite brûlée. Il est possible que quelqu’un se fasse passer pour lui. Ou bien il s’agit uniquement d’une rumeur destinée à nous déstabiliser.

La dernière hypothèse était la plus plausible. Les chasseurs étant de moins bons combattants que les Seigneurs de l’Ombre, ils avaient souvent recours à la ruse.

Danika s’approcha de Gwen pour lui caresser la joue et Ashlyn vint lui prendre les mains, avec une expression intense, comme si elle tentait par ce geste de lui insuffler des forces. Sabin fut touché de leur sollicitude. Elles ne la connaissaient pas, mais s’inquiétaient de son état parce qu’elles avaient compris à quel point elle comptait pour lui.

— Galen sait que nous avons découvert qu’il dirigeait les chasseurs, répondit-il à Kane. Je me demande pourquoi il ne nous a pas attaqués de nouveau.

— Ça va venir, ne t’en fais pas. Il doit être en train de préparer ses troupes. Et il profite de ce laps de temps pour faire circuler de fausses informations.

— Je vais le tuer, gronda Sabin.

— Il se pourrait que tu aies l’occasion de le tuer plus tôt que tu ne le crois, intervint Danika sans lever les yeux. Je l’ai vu en rêve, cette nuit. Il y avait une femme à son côté. J’ai peint la scène ce matin au réveil. Je peux te montrer le tableau, si ça t’intéresse.

Pauvre Danika… Elle affrontait chaque nuit des visions de cauchemar. Des démons torturant des âmes, des dieux qui s’affrontaient lors de sanglantes batailles… Une faible mortelle comme elle était probablement terrorisée par ces images, mais elle supportait son calvaire sans se plaindre, parce qu’il servait la cause de celui qu’elle aimait.

Sabin ne put s’empêcher de se demander si Gwen aurait eu autant de courage. Aurait-elle tremblé devant les visions de Danika, comme elle avait tremblé dans les catacombes de la pyramide ? Ou bien aurait-elle réagi comme la harpie qu’elle était destinée à devenir un jour ?

— Sabin, ton air distrait est offensant, à la longue, protesta Kane.

— Désolé… Oui. Ça m’intéresse de voir ce tableau.

Danika voulut se lever, mais Kane l’arrêta d’un geste.

— Ne bouge pas. Je vais le chercher.

Il disparut et revint quelques minutes plus tard en portant une toile large comme son bras. Il l’éleva au-dessus de sa tête pour mieux la leur montrer.

La scène se passait dans une sorte de grotte, comme le laissaient supposer les pierres tachées de rouge écarlate et de suie. Des ossements – humains, probablement – gisaient sur le sol en terre battue. Galen était là, les ailes déployées. Le visage tourné vers l’observateur de la toile, il avait les yeux baissés pour lire…

Sabin dut s’approcher pour mieux voir ce qu’il tenait dans ses mains. Cela ressemblait à un parchemin.

Près de lui se dressait une femme dont on ne voyait que le profil. Elle était grande, mince, brune. Du sang gouttait de ses lèvres. Elle aussi fixait le parchemin.

— Je n’ai jamais vu cette femme, commenta-t-il.

— Moi non plus, dit Kane. Pourtant, son visage me paraît vaguement familier.

Sabin l’étudia avec attention. Il n’aurait pas dit, comme Kane, que le visage lui était familier. Mais tout de même… Cette façon de froncer les sourcils… Ce pli aux commissures des lèvres.

— Malheureusement, je ne l’ai pas vue de face, commenta Danika d’un air désolé.

— Ce n’est pas grave, dit Ashlyn d’un ton consolateur.

Kane acquiesça.

— Torin va scanner ce profil et se servir des prodiges de la technique pour tenter de déduire à quoi il ressemble de face. Si cette femme est une immortelle, il ne la trouvera pas dans la banque de données des mortels, mais ça vaut tout de même le coup d’être tenté.

Sabin s’intéressait maintenant au groupe qui entourait la femme et Galen.

— Et eux, qu’est-ce qu’ils font là ?

— Je ne sais pas encore, mais on y réfléchit, répondit Kane en posant le tableau sur la pointe de ses bottes.

Il soupira.

— Trouver Galen est devenu notre priorité, reprit-il. En le tuant, nous mettrons fin une fois pour toutes à la guerre qui nous oppose aux chasseurs. Sans un immortel à leur tête, ils seront perdus.

Gwen remua doucement sur le lit et Sabin sentit son genou effleurer sa cuisse.

Il se figea et retint son souffle. Mais elle ne bougea plus.

— Elle est mourante, affirma Crainte.

— Ta gueule !

— Sois poli. Le responsable, c’est toi. Pas moi.

Hélas, Crainte avait raison.

— Qu’avez-vous décidé à propos de la boîte de Pandore ? demanda Sabin à Kane. Et au sujet du camp d’entraînement des demi-mortels ? Et le temple de Ceux dont on ne Parle pas ? Il faudrait le fouiller.

Ce temple se trouvait à Rome. Il avait récemment surgi des eaux, avec d’autres. Les Titans, après avoir vaincu les dieux grecs pour prendre leur place sur l’Olympe, entendaient raviver la foi des hommes et restaurer les rites religieux de l’Antiquité. Bref, ils voulaient que le monde redevienne leur terrain de jeu.

— Tu viens de citer nos autres priorités, déclara Kane. Torin effectue des recherches à propos de tout ça, j’imagine. Dans quelques jours, nous serons probablement en mesure de passer à l’action.

Sabin se demanda si Gwen serait rétablie d’ici là.

— Des nouvelles du troisième objet de pouvoir ?

Il avait tant à faire… Trouver d’anciennes reliques, rester en vie. S’occuper de la guérison de la jolie femme qui était allongée près de lui.

— Pas encore. Mais Gideon va sortir en ville avec Ashlyn. Elle va tenter de glaner des renseignements en écoutant les voix du passé.

— Tenez-moi au courant dès qu’il y aura du nouveau, soupira-t-il.

Kane acquiesça.

— Bien entendu.

— Sabin…, murmura une voix rauque et suppliante.

Gwen… Sabin se tourna aussitôt vers elle. Elle battait des paupières.

— Elle se réveille, dit Danika d’un ton excité.

— Nous devrions peut-être…

Kane fut interrompu par un bruit sourd. La moitié inférieure du tableau venait de se détacher et de basculer en avant.

— Je suis désolé, Danika, s’excusa-t-il d’un air penaud.

— Ne t’en fais pas, dit Danika. On peut réparer ça avec du scotch.

Ashlyn se leva et passa devant eux, avec son gros ventre qui la précédait.

— Venez, dit-elle. Laissons-les seuls.

Ils sortirent sans un mot et refermèrent soigneusement la porte derrière eux.

— Sabin ? appela de nouveau Gwen, d’une voix plus affirmée.

— Je suis là, répondit-il en lui caressant doucement le bras pour la réconforter. Comment te sens-tu ?

— Faible… Et j’ai mal.

Elle se frotta les yeux, jeta un coup d’œil inquiet du côté des draps, puis soupira de soulagement en voyant qu’elle portait un T-shirt.

— Depuis combien de temps suis-je inconsciente ? demanda-t-elle.

— Plusieurs jours.

Elle se passa la main sur le visage, et il remarqua une fois de plus à quel point elle était pâle.

— Plusieurs jours, c’est vrai ?

Elle paraissait sincèrement étonnée.

— Tu mets combien de temps à guérir d’une blessure ?

— Je l’ignore…

Elle laissa retomber sa main sur le lit.

— Je n’ai jamais été blessée.

— Comment ça, tu n’as jamais été blessée ? s’exclama-t-il. C’est impossible.

Tout le monde avait eu au moins un petit accident dans sa vie – un bras cassé, une bosse, un genou écorché. Même une immortelle n’échappait pas à cette loi.

— Mes sœurs m’ont toujours entourée pour me protéger, expliqua-t-elle. Elles ont fait en sorte qu’il ne m’arrive rien.

Ses sœurs s’étaient mieux débrouillées que lui… Il eut honte.

— Ça t’étonne, qu’elles aient fait mieux ?

— En ce moment, je te hais. Tu devrais te taire.

Ses sœurs n’avaient tout de même pas pu empêcher son enlèvement, et c’était lui qui l’avait libérée.

— Je croyais t’avoir dit de rester dans la voiture, grommela-t-il.

Les yeux ambre de Gwen posèrent sur lui un regard furieux. Furieux et blessé.

— Tu m’avais donné le choix entre rester dans la voiture et t’aider. J’ai choisi de t’aider.

Sa voix s’affaiblissait et elle recommençait à battre des paupières, comme si elle allait sombrer de nouveau.

— Ne t’endors pas. Je t’en supplie. Fais-le pour moi.

Elle ouvrit à demi les yeux, et ses lèvres s’étirèrent en un sourire las.

— J’aime bien quand tu me supplies, dit-elle.

Il fut soudain tenté de supplier pour obtenir quelques baisers.

— Qu’est-ce que je pourrais te donner pour t’aider à rester éveillée ? dit-il.

Grâce à Anya, il y avait sur la table de nuit tout ce qu’une malade pouvait réclamer.

— Tu veux de l’eau ? Des antalgiques ? À manger ?

Elle se pourlécha les lèvres et son estomac gargouilla.

— Oui, répondit-elle dans un souffle. Euh…

Elle soupira.

— Non, corrigea-t-elle d’un ton résigné. Je n’ai besoin de rien.

Encore cette histoire de nourriture qu’elle devait voler… C’était ridicule. Il prit un sandwich à la dinde et mordit dedans. Puis il attrapa un verre d’eau et en but quelques gorgées.

— Le sandwich, c’est pour moi, dit-il d’un ton détaché. Mais je te laisse le reste, ajouta-t-il en désignant le raisin.

— Je n’ai pas faim, assura-t-elle d’une voix faible, tout en fixant le sandwich avec des yeux avides.

— Parfait. Dans ce cas, nous mangerons plus tard.

Il reposa le sandwich sur le plateau et sortit son portable de sa poche.

— Une petite seconde, j’ai un message important à envoyer, dit-il.

Il roula pour s’asseoir sur le lit et lui tourna le dos, tout en tapant un message.

« Torin, préviens-moi dès que tu découvres quelque chose d’intéressant. »

La réponse lui parvint presque aussitôt.

« O.K. »

Il s’allongea de nouveau près de Gwen et constata avec plaisir que le sandwich avait disparu et que le verre était vide. Il rangea son téléphone en faisant mine de ne pas remarquer la disparition de son repas.

— Tu es sûre que tu ne veux rien ? demanda-t-il.

Elle dut déglutir avant de lui répondre et il se retint pour ne pas éclater de rire.

— Je veux prendre une douche, dit-elle.

— Pas de douche. En tout cas, pas sans moi. Tu es trop faible, tu risquerais de tomber.

Il la prit dans ses bras et la porta vers la salle de bains. Il crut qu’elle allait protester, mais elle se laissa faire et enfouit sa tête dans son cou. C’était bon de la sentir ainsi contre lui. Abandonnée… Confiante…

— Je préfère me passer de douche, gémit-elle. Il arrive de drôles de choses quand nous nous douchons ensemble.

Il n’avait pas besoin qu’elle le lui rappelle.

— Je saurai me tenir, promit-il.

— Toi, peut-être. Mais ton démon ? Je n’ai pas la force de lutter contre lui en ce moment. Donne-moi… Donne-moi dix minutes pour me rafraîchir le visage, insista-t-elle.

Elle avait les cheveux emmêlés et, en effet, grand besoin de se rafraîchir.

— Si tu m’entends tomber, tu as le droit de venir à mon secours, ajouta-t-elle tout en s’accrochant à l’évier pour ne pas perdre l’équilibre.

Il retint un petit sourire. Elle avait assez d’énergie pour plaisanter. C’était bon signe.

— Tu peux compter sur moi, assura-t-il.

Neuf minutes plus tard, elle sortit de la salle de bains, le visage encore humide et fleurant bon le citron. Elle avait brossé ses cheveux, qui retombaient maintenant en cascade dans son dos.

— Tu te sens mieux ? demanda-t-il.

Elle baissa pudiquement les yeux et rougit.

— Beaucoup mieux. Merci.

Elle voulut avancer vers lui, mais ses genoux se dérobèrent.

Il se précipita pour la retenir en la prenant contre lui. Une fois de plus, elle parut apprécier le contact. Lui aussi, d’ailleurs.

— Ils ne m’ont pas ratée, les chasseurs, commenta-t-elle tandis qu’il l’allongeait sur le lit.

— En effet, répondit-il en la contemplant fixement. Tu as besoin de t’entraîner au combat. Je vais t’entraîner.

Qu’elle se batte ou non pour eux, elle devait absolument apprendre à se défendre.

— Comment ça, qu’elle se batte ou non ? Je croyais qu’elle devait se battre quoi qu’il arrive.

Cette fois, Crainte avait raison et il ne trouva rien à lui répondre.

— D’accord, répondit-elle à sa grande surprise.

Elle ferma lentement les yeux.

— J’accepte ta proposition, poursuivit-elle. Parce que tu avais raison… Cette attaque des chasseurs m’a permis de me rendre compte que j’avais besoin de me venger.

Il ne s’était pas du tout attendu à une telle déclaration.

— Réfléchis bien. L’entraînement sera long et difficile. Je pourrais te faire mal, te blesser…

Mais cela la rendrait plus forte, aussi n’hésiterait-il pas.

— Tu cherches à la décourager, ou quoi ?

Il ne cherchait pas à la décourager, mais seulement à la préparer. Il n’était pas comme ses compagnons, qui considéraient les femmes – y compris les combattantes – comme des êtres inférieurs, faibles et fragiles, qu’il fallait protéger. Il ne les dorlotait pas. C’était sans doute ce qui avait poussé Cameo à le suivre plutôt que Lucien, quand leur groupe s’était scindé en deux. Il ne réservait pas non plus un traitement de faveur aux femmes chasseurs. Il en avait torturé quelques-unes et il ne le regrettait pas. Il était prêt à recommencer si nécessaire.

Mais avec Gwen, c’était plus compliqué. Elle n’était ni une femme soldat ni une ennemie.

— Gwen ?

Un soupir lui répondit. Elle s’était rendormie. Il la couvrit et s’allongea, résigné à cette nouvelle tâche qui consistait à attendre qu’elle ouvre les yeux.

— Si tu bouges, je te coupe la tête.

Sabin se réveilla en sursaut. Une lame glacée appuyait sur sa jugulaire et il sentait déjà un filet de sang tiède couler dans son cou. On avait tiré les rideaux de sa chambre pour la plonger dans la pénombre. Il huma l’air. Cela sentait le ciel hivernal. Une femelle… Il en eut confirmation quand de longues mèches vinrent lui chatouiller le torse.

— Tu vas m’expliquer ce que ma sœur fait dans ton lit. Et aussi pourquoi elle dort et pourquoi elle est blessée. Et ne me dis pas que tout va bien, parce que je te fais avaler ta langue. Je sens l’odeur de ses blessures.

Les harpies… Elles étaient au château.

Torin ne l’avait pas appelé pour le prévenir et aucune alarme ne sonnait, ce qui signifiait qu’elles avaient déjoué leur système de protection si sophistiqué. Une preuve de plus qu’il lui fallait ces femmes dans son équipe – s’il avait encore une équipe.

— Mes compagnons sont toujours en vie ? demanda-t-il.

— Pour le moment, répondit la voix, tandis que la lame appuyait un peu plus sur son cou. Tu n’as toujours pas répondu à mes questions. J’attends. Et je ne suis pas une créature très patiente.

Sabin prit soin de ne pas remuer. Pas même un petit doigt. Il ne tenta pas de s’emparer des armes cachées sous son oreiller.

— C’est le moment de venir à mon secours, dit-il à Crainte.

— Je croyais que tu me haïssais, rétorqua Crainte.

Mais il s’attaqua tout de même à la harpie.

— Réfléchis avant de t’en prendre à cet homme, murmura-t-il. Gwen dort dans son lit. C’est peut-être son amant. Si tu le tues, elle risque de te détester.

La lame de la harpie trembla un peu et la pression sur le cou de Sabin se relâcha.

— Merci, répondit Sabin en songeant qu’un démon rendait parfois des services.

— Elle est là de son plein gré, assura-t-il à la harpie. Et ce sont nos ennemis qui l’ont blessée, pas moi.

— Tu ne l’as pas protégée ?

— Vous êtes mal placée pour me poser la question, rétorqua-t-il d’un ton aigre. Non, je n’ai pas su la protéger. Mais je sais tirer les leçons de mes erreurs et ça ne se produira plus.

— Excellent. Tu lui as fait boire du sang ?

— Non.

Un grognement irrité lui répondit.

— Pas étonnant qu’elle se soit endormie. Depuis combien de temps est-elle dans cet état ?

— Trois jours.

Cette fois, ce fut un soupir outragé.

— Elle a besoin de sang, espèce de crétin ! Sinon, elle ne se rétablira jamais.

— Comment le savez-vous ? Elle m’a assuré qu’elle n’avait jamais eu la moindre blessure.

— Bien sûr que si, elle a eu des blessures. Mais nous avons veillé à ce qu’elle ne s’en souvienne plus. Sache que tu paieras pour chacune de ses cicatrices. Et si j’apprends que tu m’as menti et que c’est toi qui…

— Ce n’est pas moi, coupa Sabin.

Elle le balaya d’un regard appuyé, des pieds à la tête.

— Écoute-moi bien, reprit-elle. Je vous admire, toi et tes compagnons, mais je ne suis pas stupide au point de vous faire confiance.

— Dans ce cas, interrogez Gwen.

— J’y compte bien. Mais je veux d’abord savoir quel est le démon qui t’habite.

Il hésita. Il n’était peut-être pas sage de lui répondre.

— J’attends, insista la harpie en appuyant un peu plus sur son cou.

Après tout, il pouvait bien lui dire. S’il décidait de lâcher Crainte, cette femelle, toute harpie qu’elle était, serait incapable de résister. Personne ne résistait à Crainte, pas même lui.

— Je suis possédé par Crainte, dit-il.

— Oh…

Il crut déceler dans le ton une pointe de déception.

— J’espérais que ce serait par le démon du Sexe, enfin, je ne sais plus comment vous l’appelez… J’adore les histoires concernant ses conquêtes.

Il ne s’était pas trompé, elle était déçue.

— Je vous le présenterai, dit-il.

Coucher avec Paris ne pouvait que la rendre plus aimable. Quant à Paris… Il avait besoin de se changer les idées, et une harpie lui ferait le plus grand bien.

— Pas la peine, répondit-elle. Je ne resterai pas ici assez longtemps pour entrer dans la légende avec le démon du Sexe.

Le corps de Gwen fut soudain secoué de tremblements.

— Gwen ! appela la harpie, tout en secouant celle-ci pour la réveiller.

Sabin lui saisit le poignet en poussant un grognement sauvage.

— Arrêtez. Vous allez aggraver ses blessures.

La lame quitta sa gorge, le poignet de la harpie disparut de sa main, une lampe s’alluma, la lame revint sur sa gorge. Tout ça en l’espace d’une demi-seconde. Aveuglé, il battit des paupières.

Sa vision s’adapta peu à peu à la lumière et il put étudier la femme qui se dressait devant lui. Elle était très belle, avec une peau lumineuse, mais elle ne produisit pas sur lui le même effet que sa jeune sœur. Elle avait des cheveux roux, presque rouges, pas d’un blond roux éclatant comme celui de Gwen, mais les mêmes yeux gris ambré et les mêmes lèvres rouges et sensuelles. Et surtout, il se dégageait d’elle une puissante aura de force et de pouvoir accumulée au cours de siècles d’existence.

— Écoutez…

La lame entama la peau de son cou et il se tut.

— C’est toi qui vas m’écouter. Je suis Kaia. Et tu peux remercier les dieux que ce soit moi qui tienne ce poignard, plutôt que Bianka ou Taliyah. Tu as appelé Bianka et tu as refusé de lui passer Gwennie. Depuis, elle ne rêve que de t’arracher les poumons. Taliyah, elle, a juré de te donner en pâture à nos serpents. Moi, je suis prête à te laisser une chance de t’expliquer. Que fait Gwen dans ce château ? Quel sort lui réservais-tu ?

Ces harpies allaient rester dans le château – il en était certain – et il aurait l’occasion de leur expliquer ce qu’il attendait d’elles. En tant que chef. Quand il serait en position de force. Et pas avec un couteau sur la gorge.

Il saisit brusquement Kaia et l’attira contre lui. Cette fois le poignard de la harpie s’enfonça dans sa gorge, sectionnant un tendon, mais il n’en tint pas compte et fit un bond pour se retourner et la clouer au matelas avec son poids.

Elle éclata d’un rire joyeux.

— Pas mal, dit-elle. Tu es souple et délicat comme un chat. Je comprends pourquoi ma sœur dort dans ton lit.

Leur agitation avait dû réveiller Gwen, qui poussa un faible gémissement.

— Kaia ? fit-elle d’une voix rauque.

Un sourire éblouissant illumina le visage de Kaia.

— C’est bien moi, ma chérie. Ça fait longtemps… Tu crains sans doute que je ne me fâche parce que tu t’es endormie. Rassure-toi. Je sais que ce n’est pas ta faute. J’étais justement en train de demander à ton homme ce que tu faisais ici. Comment te sens-tu ?

— Mais tu… Tu es dans ses bras ! rugit Gwen.

Ses pupilles virèrent au jaune d’or, puis au blanc. Ses ongles s’allongèrent pour devenir des griffes. Ses dents jetèrent des éclats menaçants.

Kaia poussa un cri étouffé.

— Elle… Elle est en train…

— Elle est en train de se transformer en harpie, acheva posément Sabin.

Il repoussa Kaia pour l’éjecter du lit et elle tomba comme une pierre, avec un bruit sourd, mais il ne lui accorda pas même un regard. Il s’empressa de prendre Gwen contre lui, en lui caressant fiévreusement le cou et le visage d’une main, tandis que l’autre parcourait les courbes de ses hanches, sous son T-shirt.

Les griffes de Gwen se plantèrent dans ses épaules, jusqu’aux os, mais il endura la douleur sans une protestation.

— Nous ne faisions que parler, je te le jure, dit-il. Elle avait posé son poignard sur mon cou, alors j’ai roulé pour la coincer sous moi. Mais je n’avais pas l’intention de lui faire de mal. Et elle, elle ne veut que ton bien. Elle est là pour t’aider.

— Tu la désires ? demanda Gwen.

Il ne put s’empêcher de jubiler à l’idée qu’elle était jalouse.

— Non. Pas le moins du monde. Et elle ne me désire pas non plus.

Du coin de l’œil, il vit que Kaia s’était relevée et les fixait intensément, avec un mélange de surprise et de curiosité.

Les griffes de Gwen se rétractèrent peu à peu, laissant dans sa peau de petits trous rouge sang. Son regard reprit sa couleur ambre.

Sabin remarqua que Crainte demeurait étrangement silencieux. Comme s’il tenait à rester à l’écart.

— Eh bien…, commenta Kaia d’un ton impressionné. Vous avez calmé une harpie. Vous savez ce que ça signifie, n’est-ce pas ?

Il ne lui accorda pas un regard. Il ne songeait qu’à Gwen qu’il fallait rassurer et apaiser. Il glissa lentement une main le long de sa jambe et saisit son genou pour le caler sur sa hanche. Ils étaient maintenant enlacés, emmêlés.

— Non, je ne sais pas, répondit-il.

— Tu es le compagnon destiné à ma sœur, déclara Kaia avec un petit rire. Son prince consort. Toutes mes félicitations.

Le piège des ténèbres
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